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mardi 6 décembre 2011

les révoltes arabes au miroir du "printemps des peuples "

Dimanche 16 octobre à 14h30 s’ouvre une conférence qui adopte un point de vue historique original , celui de la comparaison entre les révolutions arabes actuelles de 2011 et le printemps des peuples de 1848. Les deux évènements pourtant éloignés de plus d’un siècle et demi se retrouvent réunis sous un même terme, celui de "printemps révolutionnaire". Un groupe de six historiens spécialisés en histoire politique du 19ème siècle ou sur le monde arabe se sont interrogés sur les similitudes ou différences de causes , d’acteurs , de diffusion des idées des deux mouvements.

Tous enseignent l'histoire , en université, à l'institut d'étude politique, en France ou à l'étranger. KMAR BENDANA intervient en tant que spécialiste de la Tunisie, NORA BENKORICH intervient pour la Syrie, BENJAMIN STORA est spécialiste du Maghreb et de l’Algérie. JEAN-CLAUDE CARON est spécialiste du XIX eme siècle et précisémment des révolutions de 1848 . ALAIN-GERARD SLAMA est un historien , polémiste et journaliste . Et enfin JEAN GARRIGUES est spécialiste d’histoire politique, c'est lui qui mène le débat.

Les Objectifs

Nora Benkorich est celle qui a le plus développé la question des objectifs comparés de la révolution de 1848 et de la révolution Syrienne . La notion de fraternité de 1848 peut se retrouver dans les liens de solidarités trans-arabes actuels comme par exemple les circulations d'informations entre Tunisie et Syrie. Pour les notions de liberté et démocratie réclamées en 1848 elle signale que c’est la liberté qui prévaut chez les Syriens qui considèrent que la démocratie viendra forcément de leur liberté de choix devant les urnes.

La question de la labellisation d’un évènement

Très vite émerge la question de la fabrique d'un évènement par le nom qu'on veut lui donner. Le terme de révolution arabe est partout dans les médias et utilisé sans plus de d'interrogation par la plupart des gens. C’est Jean Claude Caron qui intervient le premier , il rappelle que le Printemps des peuples aurait pu être appelé printemps des révolutions , ou année des révolutions ce qui montre bien qu’aucune appellation ne coule de source. Il termine en disant qu’il serait préférable de parler de révoltes pour les soulèvements de 2011 puisque le terme révolution ne devrait être utilisé qu'une fois le processus fini et les conséquences (comme celles d’un changement de régime ) analysées. Il regrette également que le mot révolution n’englobe pas tout le mouvement mais ne soit utilisé que pour parler des combats armés.

Sur la question des appellations , Kmar Bendana réagit et rappelle que le terme de " révolution du Jasmin" construction de la presse étrangère au tout début des évènements Tunisiens a été violemment rejetté par les acteurs du mouvement . Il était jugé offensant de part son caractère exotique en paradoxe complet avec la brutalité des évènements.Elle et Nora Benkorich reviennent sur le terme de "révolution" qui a posé moins de problème puisqu'en arabe le mot signifie à la fois révolte et révolution .

Une autre labellisation qui a fait fureur dans les médias est celle de « Révolution facebook , twitter ou 2.0," ce qui leur fait une bonne transition pour envisager le rôle d'internet dans la diffusion de l'information.

Jean Claude Caron regrette qu'on prenne le moyen (internet ) pour la chose (la révolte) même si Kmar Bendana lui répond qu'elle ne voit pas comment dissocier internet et la révolution car ce sont les images de la révolution véhiculées par les réseaux sociaux qui ont entretenu le mouvement. Pour elle la diffusion des informations par internet entretient l'espoir et le courage et permet aux acteurs de se sentir en phase avec leurs idées. Nora Benkorich ajoute qu' internet a permis la diffusion du mouvement car des conflits isolés qui auraient pu être étouffés par le gouvernement Syrien ont trouvé un écho national .

Sur le thème des causes et acteurs des révolutions .

La montée de l’alphabétisation, de l’éducation des populations dans une période ternie par la crise économique et le refus des corruptions grandissantes sont pour Alain Gérard Slama les éléments principaux de la conjecture exceptionnelle qui a fait naître les révolutions de 2011 . Kmar Bendana complète son propos en expliquant que le régime Ben Ali avait réussi à imposer à l’international la vision de la Tunisie comme un petit pays calme, sans contradictions où les droits de l’homme étaient respectés . La Tunisie a enfin pu révéler au monde son histoire cachée, ses problèmes, la pauvreté , éléments bien connus à l'intérieur du pays mais pas à l'échelle internationale, que le site wikileaks a révélé au monde entier.

Enfin Jean Garrigues en tant qu'historien du XIX ème s'interroge sur la question des acteurs qui sont les mêmes en 1848 et en 2011 . Il regrette que la lumière soit toujours mise sur les même groupes héros de la révolutions comme par exemple les étudiants et que d'autres comme les paysans soient toujours délaissés . En 1848 on considerait que les paysans ne pouvaient avoir de culture politique réservée aux urbains ,c'est encore le cas aujourd'hui malgré le rôle évident des paysans dans la révolution. Benjamin Stora estime que cette lacune dans l’information provient d’une paresse intellectuelle de la presse qui segmente pays par pays et présente toujours l'information sous les mêmes angles limités.

Peut être ont -ils été un peu prophètes puisqu'une heure plus tard le thème des rendez vous de l'histoire 2012 à été donné, il s'agira des paysans , espérons que ceux ci retrouverons la place qu'ils méritent dans certains évènements historiques .

Cette conférence s’est avérée agréable à suivre puisque très vivante, les intervenants réagissant régulièrement aux propos de leurs collègues. Les thèmes et le temps de parole bien orchestrés par Jean Garrigues ont permis de ne pas perdre le fil. On sentait aussi l'implication de chaque intervenant dans les évènements qui bouleversent le monde arabe, et qui suscitent chez eux des interrogations et attentes. Mais plus encore qu'un simple éclairage sur la situation actuelle et sa comparaison intéressante avec celle de 1848, les intervenants ont poussé le public à s’interroger et garder un esprit critique sur le traitement des révoltes/ révolutions dans les médias. Les termes employés à tord ou sans réelle compréhension, les visions souvent partielles et orientées de ce genre d’évènements sont récurrentes . Jean Claude Caron a particulièrement insisté sur les dangers de l’information immédiate qui « s’écrit à chaud , qui dit « tout ce qu’elle sait et qu’elle ne sait pas » et contre laquelle il faut lutter . Il prend l’exemple de Wikipédia qui fournit déjà des notices sur les révolutions arabes de chaque pays alors que les mouvements sont encore en cours , la Syrie est déjà qualifiée de révolution alors que la situation est plus complexe à l’heure où la conférence se tient.

Léa Cicchelero


mardi 1 novembre 2011

Syrie et Mésopotamie antiques: ce que nous leur devons.

« Merci à vous tous d’être venu si nombreux ! Je n’ose pas dire trop nombreux, bien que ceux qui n’ont pas pu entrer soit aussi nombreux que ceux qui l’ont pu » Maurice Sartre, professeur émérite de l’université de Tours et membre de l’institut universitaire de France, n’exagère pas en ce dimanche 16 Octobre. La conférence Syrie et Mésopotamie antiques: ce que nous leur devons a tellement de succès qu’une retransmission sera prévu dans le hall pour les déçus de la file d’attente. Le débat s’inscrit dans l’actualité de l’éducation nationale : pourquoi avoir remis au programme des secondaires, après des années d’absence, le choix pour les enseignants de faire découvrir à leurs élèves l’Orient ancien, celle des Égyptiens, Assyriens, Babyloniens et Phéniciens du IIIème Millénaire avant Jésus Christ ? Et pourquoi les peuples antiques de Syrie et d’Irak font moins rêver que ne le fait Égypte ? Ce sont les questions auxquelles vont tenter de répondre Brigitte Lion, professeure à l’université de Tours, et Francis Joannès, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne dans cette conférence où Maurice Sartre se place un peu comme maître de cérémonie, distribuant les questions à tour de rôle aux deux intervenants et les commentant avec humour.

Mais tout d’abord, devons-nous un héritage, la Mésopotamie nous a-t-elle transmis un ou plusieurs savoirs ? Qu’en est-il par exemple de l’écriture, dont on dit qu’elle y est née il y a plus de 5 000 ans ? Pour Brigitte Lion, c’est simple elle vient de Mésopotamie, bien que le rôle de Égypte et du Levant ne soit pas à taire. Mais pour nos écritures d’Europe et du Proche-Orient, comme l’alphabet arabe, c’est bien ce premier foyer d’invention qui en est la cause, par la découverte à Ougarit d’un alphabet cunéiforme dont à découler la plupart des autres graphies. L’écriture a alors un rôle de mémoire, de conservation, au but économique surtout comme l’atteste le nombre de sources (tablettes d’argile) retrouvées sur le sujet. L’empire mésopotamien se définit par sa comptabilité enregistrée selon Francis Joannès.

L’écriture a également permis de démontrer l’importance du roi dans l’harmonie de la vie sociale, comme l’atteste le code d'Hammourabi (1750-1760 avant J-C), que F.Joannès présente comme un recueil de jurisprudence, dont l’esprit fondamental est de montrer que le pouvoir du roi est précisément de corriger les défauts qui peuvent intervenir dans la vie sociale, et cela à tous les niveaux puisque les articles vont de l’affaire familiale à la fixation du salaire d’un ouvrier. Le code d'Hammourabi réglemente aussi les affaires de coups et blessures par des décrets s’assimilant aux fameuses « lois du Talion », devenant ainsi le marqueur d’un régime social régulé, policé, où la vendetta n’est plus permise. C’est aussi un idéal de justice, puisque la stèle a été frappée « pour que le fort n’opprime pas le faible ».

Le roi a également un rôle économique, comme va l’expliquer B.Lion. Entre 1800 et 1600 avant J-C, la Mésopotamie est marquée par une crise économique endémique qui aboutit à une nouvelle peine, celle de la mise en esclavage pour dettes, qui bouleverse, désunit la société en introduisant des écarts de fortune et de situation et, parce qu’il enlève des contribuables au roi, oblige celui-ci à mettre en place un nouveau système : des édits royaux sont émis pour annuler les dettes en cas de situations critiques qui demandent l’effort de tous les contribuables, les peines et l’esclavage de l’endetté sont aussi annulées. Cependant, ce n’est pas permanent, cela s’applique seulement lors de l’émission de l’édit, de manière rétroactive sur les dettes, qui peuvent donc être ré-appliquées le lendemain si il n’y a pas de nouvel édit (contrairement aux abolitions définitives de Solon – Grèce, vers 600 avant J-C).

Les conférenciers tiennent également à souligner qu’il existait en Mésopotamie une liberté au sein de la population, des organisations politiques hors du pouvoir royal, comme les assemblées, bien loin du cliché de l’Orient sous l’esclavage d’un roi tout puissant. Roi qui d’ailleurs n’est pas divinisé, mais légitimé par son ascendance royale et le soutien que lui apportent des dieux, en contrepartie d’une certaine conduite morale et d’un rôle de justice. Voilà pour l’aspect socio-politique.

Quant au domaine scientifique, la logique binaire et géométrique des mésopotamiens, dans le cas de la divination et de l’agronomie par exemple, a abouti à une utilisation algébrique et à une véritable connaissance mathématique s’appliquant sur des problèmes concrets. F.Joannès va même jusqu’à leur attribuer les prémices de l’algorithme ! Du moins on ne peut désormais plus nier une véritable science héritée des Mésopotamiens. Des transmissions de ce savoir ne peuvent être que suggérées, tout comme les affiliations entre mythes, de celui de Gilgamesh aux récits d’Homère, ou le déluge, épisode commun avec la Bible.

M.Sartre rappel cependant qu’il faut relativiser l’apport de la Mésopotamie sur notre civilisation, beaucoup des composantes de ces civilisations sont radicalement différentes des nôtres, et nous ne comprenons pas encore entièrement cette société, cette vision du monde.

Mais qu’en est-il du but initial de cette conférence, c’est-à-dire expliquer le retour de ces civilisations au programme scolaire ? L’invité d’honneur, l'iranologue Pierre Briand se dit frustré par l’oubli de l’Iran au rendez-vous de l’histoire, et de l’Empire Achéménide en générale au programme de secondaire. Il juge également l’intitulé du débat trop « européo centré » et politiquement correct, dans un but de « soulager » sa conscience face aux anciennes idées coloniales, lorsque les choses étaient inversées et que c’était aux populations afro-asiatiques de nous être « redevables ».

L’intérêt de cette conférence, autre que didactique, et d’avoir rappelé une règle fondamentale pour la connaissance de chaque civilisation : celle de se méfier de la récupération d’héritages culturels, de l’instrumentalisation des objets historiques à des fins politiques et idéologiques comme cela se fait beaucoup trop, notamment citons le Cylindre de Cyrus, utilisé par le régime des Mollahs pour restituer un passé glorieux.


Katy Perisse.


Entretien avec Brigitte Lion.


- Est-ce votre première participation aux rendez-vous de l'Histoire ?

Non, je suis venue dès la première édition, en 1998, avec Cécile Michel, car nous pensions qu’une telle initiative était appelée à se développer. Nous avons présenté une conférence sur les écritures cunéiformes et l’exposition que nous avons organisée par la suite, qui a été exposée aux 14ème RVH, est, finalement, un développement ultérieur de ces travaux en direction de nos collègues non spécialistes du Proche-Orient et du grand public. C’est là aussi que nous avons eu l’idée d’écrire le nom des gens en cunéiforme, ou de le leur faire écrire, sur des tablettes d’argile. Depuis, nous le faisons systématiquement à toutes les manifestations visant un large public, voire en cours, pas (seulement) pour amuser les auditeurs, mais pour leur montrer très concrètement comment fonctionne le syllabaire utilisé pour noter l’akkadien et les sensibiliser aux gestes des scribes antiques. Enfin, le projet de Francis Joannès pour un Dictionnaire de la Civilisation Mésopotamienne était déjà lancé, mais l’ouvrage n’avait pas encore trouvé d’éditeur ; nous avons donc profité de la présence de multiples éditeurs pour prendre contact avec une dizaine d’entre eux, et nous en avons trouvé un ; le livre est sorti en 2001.

Cécile Michel et moi sommes revenues l’année suivante, le thème des deuxièmes RVH était « les nourritures terrestres ». Nous avons présenté, toujours à deux voix, une conférence sur le banquet du roi assyrien Assurnasirpal II, au IXe s. av. J.-C. Là aussi, il y a eu une suite, notamment le numéro 280 de la revue Dossiers d'Archéologie, Banquets et fêtes au Proche-Orient ancien (février 2003).

En 2004, la SOPHAU (Société des Professeurs d’Histoire Ancienne des Universités) a souhaité envoyer des représentants à Blois ; j’y suis allée à ce titre, avec d’autres collègues. Ces 7èmes Rendez-Vous étaient consacrés à l’histoire des femmes et j’ai fait une communication sur les femmes scribes en Mésopotamie.

Enfin je suis passée à Blois il y a deux ans, aux 12èmes RVH, sur « le corps », juste pour écouter parler les autres.

- Avez-vous assisté à des conférences ? Si oui, lesquelles ?

J’ai suivi le débat de mes collègues de Tours (Catherine Grandjean et François-Olivier Touati) et d’ailleurs (Marc Bompaire, Cécile Bresc) sur « l’Or de L’Orient », celui organisé par la revue Le Monde de la Bible sur « la découverte de l’Orient ancien » (Estelle Villeneuve, Bertrand Lafont), ainsi qu’un atelier destiné aux collègues de l’enseignement secondaire puisque l’Orient est au programme de 6ème. J’ai pu aussi écouter l’interview de Taslima Nasreen. Après un concert franco-chinois, un passage au cinéma et plusieurs expos, je suis rentrée épuisée et très frustrée de n’avoir pas pu entendre et voir tout le reste.

Un regret spécial: j’ai raté Jean-Marie Moine qui chantait des chansons sur l’Orient colonial au buffet de la gare pendant que j’animais un atelier. S’il pouvait en faire une deuxième édition à Tours aux Tanneurs

- Quel est selon vous le rôle des Rendez-vous de Blois dans la transmission de l'Histoire au grand public ?

Le « grand public » est très divers et a des attentes multiples. Le point commun des gens qui viennent à Blois, c’est évidemment leur intérêt, et souvent leur passion, pour l’histoire.

La présence des éditeurs à Blois offre un grand choix de livres, dans tous les domaines ayant rapport à l’histoire, des manuels aux romans historiques en passant par la BD, et donne à chacun l’occasion de faire son marché. Les gens viennent écouter les conférences des auteurs dont ils ont lu les livres, ou qui vont leur donner envie lire ces livres, il y a parfois foule aux stands des éditeurs pour les dédicaces !

Les différents débats permettent de faire des points historiques rapides sur une question que le public peut ainsi soit découvrir, soit approfondir, en allant à l’essentiel et en repartant avec quelques titres bibliographiques pour aller plus loin. Les questions posées par les auditeurs témoignent de leur curiosité et aussi, dans de nombreux cas, d’une très bonne connaissance du sujet abordé et de lectures approfondies.

Je ne sais pas si on peut classer les étudiants dans le « grand public » ? A vous de répondre. L’un des intérêts, pour eux, me semble la possibilité d’entendre parler d’autres personnes que leurs professeurs, ou de rencontrer des gens qui sont pour eux des noms sur une couverture de livre.

En 2004 j’ai rencontré à Blois les Clionautes : là, on sort du grand public puisqu’il s’agit d’une association d’enseignants d’histoire-géographie du secondaire, souvent jeunes (et donc ayant quitté depuis peu les bancs de l’université), qui souhaitent garder un contact étroit avec la recherche même si leur métier est très prenant. Ils partagent plein d’informations par internet, font des comptes rendus d’ouvrages scientifiques et mettent même en ligne des comptes rendus des débats et conférences qu’ils ont suivis aux RVH pour leurs collègues qui n’ont pas pu y venir.

La passion réunit toujours : dans les queues qui se forment pour suivre telle ou telle conférence, les gens qui ne se connaissent absolument pas se mettent à parler d’histoire, à commenter ce qu’ils ont entendu…

L’essentiel, c’est que le public perçoive que l’histoire n’est pas un discours figé que l’on reproduit, mais une discipline qui se construit et se transforme sans cesse. Quand on parle de « recherche » en histoire, cela reste souvent très abstrait pour le grand public. En revanche quand les gens se rendent compte, au cours d’un débat, que ce qu’ils entendent ne correspond plus à ce qu’ils ont appris en classe, qu’il y a des travaux en cours sur tel ou tel sujet, pas nécessairement parce qu’on a découvert de nouvelles archives, mais simplement parce qu’on porte un autre regard sur des sources déjà bien connues, ils comprennent beaucoup mieux ce que signifie « faire de la recherche ». Et j’espère qu’ils reviennent l’année suivante.

- Actuellement, le Proche-Orient, et plus particulièrement l'Irak, est le théâtre de conflits. Quels sont les conséquences de cette guerre sur les fouilles effectuées en Syrie et en Irak ?

En Irak, tout le monde espère que le pire appartient au passé. Les archéologues irakiens ont repris les fouilles, par exemple sur le site d’Ur, qui n’a pas souffert des pillages. Dans le nord, au Kurdistan, où la situation est à peu près stable, il y a depuis quelques années il y a des missions d’une dizaine de pays. En ce moment s’y tient un colloque auquel participent de nombreux collègues de tous les pays. Le drame, ce sont les pillages des sites archéologiques, surtout ceux du sud. On a vu arriver ces dernières années, dans différents pays, dans des collections privées, des milliers de tablettes dont le contexte archéologique est définitivement perdu et détruit. Gardons-nous d’accuser les Irakiens : la corruption se joue toujours à plusieurs et, sans acheteurs (non irakiens, en général), ces pillages n’existeraient pas ; d’ailleurs, la même situation pourrait exister n’importe où, l’appât du gain est sans frontières. Mais les Irakiens perdent là à la fois leur patrimoine archéologique et le potentiel touristique sur lequel ils pourraient compter, après ces années difficiles.

En Syrie, la situation était jusqu’à l’année dernière très favorable aux archéologues, quel que soit le jugement que l’on porte sur le régime en place : l’Iran étant assez peu ouvert aux chercheurs étrangers et l’Irak en guerre, la Syrie et la Turquie voyaient affluer des demandes de permis de fouilles de tous les pays. Les missions étaient très nombreuses, par exemple les archéologues français fouillaient tous les ans à Mari et à Ougarit, deux sites majeurs découverts dans les années 1930, à l’époque du mandat. Les relations avec les collègues syriens étaient très bonnes. Mais en ce moment, toutes les fouilles sont annulées, dans l’attente des évolutions politiques.

- Quant au pillage du musée de Bagdad en 2003, à quel point a-t-il lésé l'assyriologie ?

Il a d’abord lésé les Irakiens de leur patrimoine et de leur rapport à l’histoire de leur pays. À l’heure actuelle, je ne sais même pas si l’inventaire complet de ce qui a été volé a pu être fait : les bureaux du musée ont eux aussi été saccagé et les catalogues des objets ont été détruits, les conservateurs ont un énorme travail à fournir.

De nombreux objets volés sont tout de même répertoriés. Des listes d’objets disparus ont été communiquées à la police et aux services des douanes de tous les pays, qui parviennent parfois à les retrouver et à les rendre aux autorités irakiennes.

Mais les objets sont parfois très difficiles à retrouver. Des lots entiers de sceaux-cylindres ont disparu : il s’agit de petits cachets cylindriques, ornés de dessins, portant parfois aussi le nom du propriétaire, qui servaient aux gens à sceller les tablettes d’argile. Ils ont une grande valeur artistique… et marchande, surtout s’ils sont gravés sur des belles pierres (lapis lazuli, cornaline, cristal de roche). Ils ne mesurent que 2 ou 3 cm et sont donc très faciles à dissimuler. Certaines pièces disparues, comme le masque en cuivre d’un roi d’Akkad, sont tellement précieuses et célèbres qu’elles sont invendables : elles figurent dans tous les manuels d’histoire ou d’histoire de l’art !

Il y a tout de même eu quelques très bonnes surprises: le vase d’Uruk, datant du IVe millénaire et portant des reliefs qui représentent des cérémonies en l’honneur de la déesse Inanna, a été volé, puis rapporté au Musée. Certaines personnes, en voyant les pillages, ont pris chez elles des objets, puis les ont rendus quand la situation est devenue un peu plus calme.

- Dans ce contexte, quel avenir pour l'assyriologie ?

Nos collègues irakiens continuent à travailler avec acharnement. Ceux de Bagdad nous ont dit que, même pendant les bombardements, ils n’avaient presque jamais cessé de faire cours et que les étudiants étaient venus à l’université. Notre collègue de Mossoul, Ali al-Juboori, puisque tout avait été pillé dans son université, a écrit un dictionnaire akkadien-arabe, qui permettra aux générations futures d’avoir une approche directe de la langue akkadienne, sans commencer par les dictionnaires akkadien-allemand et akkadien-anglais, indispensables, mais pas très pratiques pour des débutants.

L’avenir, c’est à la jeunesse de le construire. De nombreux étudiants irakiens en archéologie et en histoire sont actuellement en formation en France et dans d’autres pays, renouant ainsi avec une tradition qui avait été interrompue sous Saddam Hussein. Ce sont eux qui, nous l’espérons, prendront les choses en main dans leur pays dans un avenir proche, et le mèneront à un bon niveau de recherche.

En Syrie, quelle que soit l’évolution politique, les contacts avec l’extérieur n’ont jamais été rompus. Les collaborations internationales avec le service des antiquités se passent bien. Dans ce cas aussi, nombreux sont les étudiants présents en France (et dans bien d’autres pays), qui vont rentrer chez eux avec un bon niveau de formation, en parlant et lisant plusieurs langues, en rapportant des livres… ce sont eux qui formeront les générations futures.

Enfin, les bouleversements technologiques de ces dernières années profitent à tout le monde ; avec une liaison internet, on dispose maintenant de nombreuses ressources en ligne : magnifiques photos de tablettes sur lesquelles on peut travailler, translittérations et traductions des textes avec possibilité de recherches automatiques, articles, livres… et parmi les livres, des dictionnaires (akkadien-anglais, sumérien-anglais) ! Tout cela est très utile pour nous, et plus encore pour des pays qui n’ont pas eu les moyens de constituer de vraies bibliothèques de recherche, qui coûtent très cher.

Merci à Brigitte Lion pour ses réponses et son amabilité.

Entretien réalisé par Katy Perisse et Anaïs Prieto.



lundi 31 octobre 2011

Repas arménien


Épuisé par ses quatre jours de festival chargé en conférences, je clôture cet évènement et le thème de l’Orient dans un petit restaurant (Au coin d’table) de cuisine traditionnelle qui propose un repas pour les rendez-vous de l’histoire : menu arménien.

Au coin d’table est un lieu décontracté et l’ambiance y est chaleureuse, des livres encadrent la devanture et sont à disposition de tous. On remarque vite une présence insolite : un chat qui déambule dans la salle et se faufile entre les différentes tables des clients présents.

Le site du restaurant détaille la cuisine arménienne de la manière suivante : « combinaison de différents goûts et arômes étroitement liés à la cuisine méditerranéenne orientale. Fruit du mélange avec les grecs, persans et arabes.»

 Le repas allie d’agréables saveurs avec une entrée légère, un repas principal  composé de viandes, légumes, pâtes et frites. Pour finir un succulent désert de pâte feuilletée à la noix.

                                          Crèpe au boeuf et champignons.
                                         Grillades d'agneau et porc marinées à la tomate.
                                                   Pâte feuilletée, blanc en neige, noix, cannelle et miel.                       

mercredi 26 octobre 2011

Les femmes dans la peinture orientaliste : fantasme et réalité

L'odalisque de Matisse
L'odalisque de Renoir
Le bain turc de Ingres
Les pestiférés de Jaffa de Gros
Les femmes d'Alger de Delacroix
La naissance de Vénus de Botticeli

Cette conférence tenue par Philippe Rouillac, commissaire priseur, s'est ouverte sur une oeuvre de Mozart : Maria Strader. Ce qui a tout de suite plongé le public dans le thème. Puis pendant une heure le conférencier a réalisé une exquisse de nombreuses oeuvres concernant la femme et l'orient en partant de La naissance de Vénus du peintre Sandro Botticeli (1485) qui fut la première représentation du nu, jusqu'aux années cinquante avec Picasso.

La France se réapproprie La femme de l'Orient à la croisée de ces cultures. Le corps de la femme a longtemps était oublié jusqu'en 1485 avec La naissance de Vénus de Botticeli . Au XVe siècle Albert Turner peint Adam et Eve. Il montre ici la représentation du corps de la femme selon lui. Il passe de l'ancien testament à la mythologie. En 1630, Rembrandt peint La fiancée juive qui témoigne d'une certaine fascination pour l'Orient à travers sa coiffe et ses bijoux. Même la femme de Louis XIV était fascinée, ainsi on peut voir sur un des portraits Marie- Thérèse d'Espagne représentée avec des rubis, une aigrette de diamants et une attitude souverain ; ce tableau fit sensation à la cours. Par l'intérêt porté à l'Orient par les nobles et bourgeois d'Occident un commerce de ces tableaux se développe et avait lieu à Venise qui était au centre de ces deux axes ainsi il n'y avait aucun lien direct entre l'Orient et l'Occident. La fascination de l'Orient continue au travers des campagnes d'Egypte de Napoléon Bonaparte avec une présence française au Caire pendant trois ans. Ainsi des journaliste et des académiciens accompagnent Bonaparte, ce qui leur permet d'aller dans des lieux insolites et ainsi d' acquérir un certain point de vue de l'Orient. Par exemple le tableau de Gros Les pestiférés de Jaffa représente Bonaparte dans un fort, face aux pestiférés de la ville de Jaffa. À sa taille est accroché un turban qui est un signe de reconnaissance et de considération pour ce peuple. Ce châle sera repris par certains peintre comme Girodet : La jeune égyptienne. Il représente une femme avec l'utilisation du turban en coiffe. Il n'est jamais allé en Egypte ; il imagine donc (comme beaucoup) comment les égyptiennes pouvaient le porter. Ainsi le châle est noué en coiffe à l'occidental et l'on peut voir que le turban ne tiendrait pas en place si la femme bougeait. Puis au 19e siècle, Delacroix peint Les femmes d'Alger. Ce tableau est à la fois orientaliste et romantique. La présence de la servante noire qui pivote semble nous faire entrer dans le tableau. Delacroix a travaillé à partir de plusieurs esquisses : tout d'abord des intérieurs d'appartements à Oran, puis une esquisse de la femme de gauche, et enfin, un croquis des deux femmes de droite. Il vient tout juste de séjourner à Alger avec une délégation militaire ce qui lui permet de rentrer dans des lieux difficile d'accès. Ainsi on peut voir une servante noire sur la droite, trois femmes différentes prise sur l'instantané. La première enroule son narguilé, la femme du milieu est assisse comme en Afrique du Nord et la dernière lit. Ceci représente peut être un harem mais il est difficile d'imposer cette idée car il n'avait plus de harem au Maroc après 1805 et ce tableau date de 1834. En 1862, Ingres peint à 82 ans Le bain turc. Cette oeuvre présente une foule de femmes nues dans un harem. Toutes ces femmes peintes étaient déjà présentes dans ses anciens tableaux accompagnées de sa fille, ses son ex femme et sa femme actuelle ainsi que sa maitresse. Ce tableau présente des femmes rondes avec quelques déformations mais qui exaltent de nombreux fantasmes. Le contenu érotique du tableau ne provoqua pas de scandale contrairement Au déjeuner sur l'herbe de Manet en 1863 car il demeura longtemps dans des collections privées. L'Odalisque de Renoir, en 1870 représente une femme avec un corsage et un pantalon bouffant. Ce tableau montre une recherche de couleur de la part du peintre. C'est à partir de 1850 que se crée un véritable marché entre les Salons et les expositions qui permet aux financiers et bourgeois d'acquérir un de ces tableaux dans leur salon. Une autre odalisque sera peinte par Matisse en 1923, qui sera entièrement emblématique du fauvisme en représentant une femme dans un festival de couleurs. Puis Picasso qui ne voyagera qu'en France et en Espagne a une conception de la femme d'Orient bien à lui. En effet il représente une femme totalement déconstruite avec un bras, une tête. Il se réapproprie les oeuvres des autres en destructurant les corps et les espaces. Majorelle quant à lui, découvre l'Egypte au début du XX e siècle et dépeindra l'Orient dans ses plus belles couleurs. Ainsi il sera très apprécié par les femmes pour son respect car il sera un des seuls peintres à ne pas renier leur racine. Contrairement à l'art colonial où la lecture n'est pas toujours respectueuse de leur culture et où il y avait très souvent des déformations.
Ainsi il ne faut pas juger rapidement cette peinture très évolutive que l'on a pu voir grâce à ces nombreux exemples. Avec une conception du nu qui change depuis cinq siècles , ces peintures permettent aussi d'acquérir une leçon sur le regard de l'autre au travers de différentes époques.

* Marion Dupuis *

mardi 25 octobre 2011

La Compagnie des Indes, l'Orient des Historiens.

Maquette du Soleil d'Orient, exposée temporairement au Château de Blois.


Beaucoup de monde se presse dès 11h10 pour avoir une place parmi les 49 sièges que compte la salle de Conférence du Château de Blois où sera proposée d’ici une vingtaine de minutes la conférence La Compagnie des Indes : l’Orient des historiens. Certains reviennent justement de l’exposition De Lorient à l’Orient : les Compagnies des Indes, XVII-début du XIXe siècle, d’autres parlent d’y aller dès la fin de la conférence. Mais pour le moment, carte blanche à la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA) et aux différents intervenants : P. Beaujard, anthropologue et directeur de recherche au CNRS, R. Estienne, conservateur général au Service Historique de la Défense, P. Haudrere de l’université d’Angers, G. Le Bouedec, professeur à l’université de Bretagne Sud et directeur du GIS histoire maritime, et enfin P. Norel, économiste à l’université de Poitiers et professeur à l’IEP de Paris.

Cette conférence propose de réorienter le rôle des Compagnies des Indes en tant qu’outil de l’expansion des puissances européennes dans une économie globale. Mais tout d’abord, un rappel : que sont les Compagnies des Indes ? C’est à Philippe Haudrere de retracer l’histoire de ces compagnies, avant tout celle d’un monopole. L'Histoire des Portugais pour commencer, qui une fois dépassé le Cap de Bonne-Espérance en 1488, implantent un commerce maritime avec des comptoirs tels que Malacca (Malaisie), jusque-là en commerce avec le monde musulman, avec pour but bien sûr le gain d’argent mais aussi l’enjeu de la Reconquista. Leur monopole prend fin dès 1578 avec la passation du pouvoir portugais à la couronne espagnole, l’échec du commerce des épices avec les Moluques et les initiatives Hollandaise et Anglaise. Ne leur reste que le Brésil. Les Hollandais reprennent ce commerce en main et créent en 1602 la première entreprise aux actions gérées par la Banque d’Amsterdam. Les six centres d’armements assurent le monopole. Ce modèle est copié par les Anglais en 1606, puis par la France, la Suède, le Danemark et la Belgique. Au moyen de navires puissants, d’un équipage professionnel (le personnel spécialisé est recruté principalement à Saint-Malo et Lorient), le commerce s’organise et les droits de sorties de marchandises sont abaissés par les puissances orientales.

Philippe Norel, quant à lui, décide de s’attarder sur l’avant Compagnie des Indes, l’ère des diasporas commerciales partagés dès le IIe Millénaire avant JC entre l’Egypte, la Mésopotamie et l’Inde, avant que ne s’ouvre la route de la soie et que les marchands vénitiens ne développent un « capitalisme » à partir de 1250. Il s’attarde notamment sur les empires chinois et mongole du 7e et 10e siècle.

Philippe Beaugard parle des « systèmes monde » qui régissent le commerce maritime, fonctionnant sur une interdépendance entre la Chine, l’Inde Orientale et une partie de l’Europe, servis par une amélioration croissante des techniques de productivité.

La conférence est conclue par René Estienne qui change l’historiographie habituelle en adoucissant quelque peu la vision « colonisateurs » des européens, avec tout ce que cela peut sous-entendre d’irrespect de de domination dans l’imaginaire collectif, et en parlant plutôt de cultures qui ont interagis et se sont enrichis l’une l’autre en prenant pour exemple le commerce de la porcelaine de Chine ou des « Indiennes » ces fins tissus de coton peints à la main, très prisés des européens mais dont l’importation est formellement interdite dès 1686 (et qui sera donc l’objet d’un marché noir jusqu’à ce qu’ouvre un atelier à Mulhouse à la fin du XVIIIe siècle).

Les Compagnies des Indes ont été l’objet de deux autres conférences menées par la DMPA, en plus de l’exposition proposée jusqu’au 20 Novembre.


Katy Perisse.